Chapitre 9 – Techno conscience

Les nouvelles technologies sont-elles vraiment nos meilleures amies ?

Existe t-il une techno conscience ?

– Slt JF, j’t sms : px tu répondre a mn mel ? Pierre

– Bonjour JF, je laisse une note sur ton FB, c pas habituel : check tes mails asap ! Pierre

– Hello JF, c’est Pierre. J’tai envoyé un mail, un sms et posté un message sur Facebook. C’est un message super important, j’ai vraiment besoin de ta réponse asap, et tu ne réponds pas. Alors je te laisse ce message sur ta boite vocale. On est censé pouvoir se joindre à tout moment sur ce dossier, non ? Merci de ta réponse, regarde le fameux premier mail ! A plus.

– Salut Pierre, eu tes messages, si tu faisais dix mètres et montais un étage, on pourrait résoudre la situation tout de suite ? Passe me voir. Bien à toi. Jean-François

– Slt, pas le temps, réponds à mon mail ; au pire on peut se téléphoner. Pourquoi veux-tu que je perde du temps à me déplacer, alors qu’on est blindés de moyens de communication. STP réponds à mon premier mail. CLT Pierre

– Pierre, stp passe me voir, je voudrais aussi parler avec toi de vive voix d’un autre aspect de notre projet, je crois que les juniors ont pollué le truc avec leur wiki à la con, genre partage de l’information. Le CRM est limite saturation. URGENT, passe me voir. Bien à toi. JF

– Je peux pas passer, j’ai 3 millions de mails en retard. Pour les juniors, c’est pas des wiki qui polluent le truc, c’est le flux RSS qui merdoie, enfin plus précisément, c’est le fire wall qui bloque. Pour les wiki, ils ont trop raison, il faut partager l’info, et encore on est has been, on tweete même pas ! Pense à mon premier mail, j’ai besoin de l’info ce soir pour caler mon p. point pour la visio de demain, tu sais l’histoire du cloud computing, c’est hyper stratégique. Envoie-moi un sms au pire, mais pas après minuit, please. CDT Pierre

– Ok, ça marche, moi aussi j’ai des tas de mails en retard. Bon, si je t’envoie un mail, tu y as accès ? Tu synchronises ta boite job sur ton i phone ? Bien à toi. JF

– Non, je suis blackberry, trop pratique pour écrire. J’fais une compet i phone vs black la semaine prochaine. Je tape à un rythme de dingue. Mon fils est vert. Oui je synchronise. Pense à moi pour la réponse. CDT. Pierre

– Ok, au pire je te tel. Bien à toi. Jean-François

Vous ne comprenez pas tout ? C’est normal, c’est une langue à part, celle des nouvelles technos. Il y a juste 5 ans, une conversation de cette nature aurait été ubuesque. Aujourd’hui, c’est le lot de millions de personnes, voyageurs immobiles derrière leurs écrans personnels ou professionnels. 5 ans, en temps de nouvelles technologies, c’est l’équivalent de 100 pour un être de chair et de sang. Alors que la révolution de l’information ne fait que commencer, le monde virtuel envahit notre quotidien à la vitesse d’un raz de marée, modulant les comportements, créant de nouveaux besoins.

Les entreprises ne s’y trompent pas, les budgets et investissements destinés aux technologies de l’information explosent, souvent au détriment de l’investissement en capital humain. Pas grave, les humains s’amusent trop avec leurs nouveaux joujoux, et comme le dit Arthur Rimbaud, il faut être résolument moderne.

Même si au passage, on perd une partie du sens commun ?

Même si on en oublie que l’efficacité, l’efficience, seraient supérieures dans une vraie relation en face à face, sur le mode mammifère ?

Même si on en devient un genre d’autiste, plus mort que vivant dans la pâle lueur de son écran ?

Human after all

Sommes-nous, comme l’imagine Donna Haraway dans son Manifeste Cyborg*, entrés dans une réalité sociale où « le vécu des relations, notre construction politique la plus importante, est devenu une fiction qui change le monde » ? Le monde a-t-il à ce point changé que « la frontière qui sépare la science-fiction de la réalité sociale n’est qu’illusion d’optique » ?
Avons-nous dépassé, grâce aux nouvelles technologies, cette frontière vers le futur, tout comme on a connu la conquête de l’ouest ou la conquête de l’espace ?

Souriez fait avec Donna Haraway le pari que ce nouveau monde, en empathie profonde avec les techno-sciences et le plaisir ou la facilité qu’elles procurent, préfigure une avalanche de progrès et une invasion de robots qui, par leur omniprésence devenue banale autant que fantastiquement pratique, sauront réveiller la part dormante de notre humanité.
Comme si le classique scénario de science fiction humain contre machine était aujourd’hui démenti.

Comme si le trop plein de techno-sciences, loin de nous éloigner de notre humanité, nous obligeait à reprendre conscience, à rétablir la relation sur le mode mammifère.
De tels mouvements populaires, sur un mode très mammifère, auraient-il pu exister en Tunisie ou en Egypte sans l’appui des réseaux sociaux, mobiles, Internet et télévision ? Ces machines, ces outils qui sont devenus notre quotidien, loin de déshumaniser, seraient alors désormais transcendés pour favoriser encore plus de relation.

Les premiers à capter les tendances sont comme toujours les générations montantes qui font instinctivement le tri parmi les technologies, pour être toujours plus en relation, mais toujours plus vite, toujours plus fun. 35 % des jeunes de 15-25 ans ont déjà abandonné le mail. Virtuel ou réel, ce n’est pas ce qui compte pour eux. Le Y n’a pas beaucoup connu d’autre réalité de la relation. Qui oserait dire que mon friend Facebook, même s’il est à l’autre bout de la planète et que je n’ai jamais pu le serrer dans mes bras, n’est pas mon véritable ami ? Et comme toujours, l’entreprise, prompte à récupérer, emboîte le pas, avec, en plus, le souci d’efficacité.

*  » Manifesto for Cyborgs: science technology, and socialist feminism in the 1980’s » Socialist review 80 (1985). Donna HARAWAY

Après l’intelligence artificielle, la conscience artificielle ?

Thierry Breton, PDG du Groupe Atos Origin, constate que ses collaborateurs passent de 5 à 20 heures par semaine à lire, répondre, archiver des emails, alors que, sur le flot continu, seul 10 à 20 % sont réellement utiles. Et aussitôt de décréter à la presse du monde entier que ses 80 000 collaborateurs vont abandonner l’e-mail en interne d’ici à 3 ans afin de réduire les pertes de temps et développer les relations humaines. A la place du courriel, des réseaux sociaux type Facebook, des messageries instantanées type MSN, du microblogging type Twitter, des vidéoconférences sur Internet, de nouveaux outils de partage de l’information en ligne, seront privilégiés. Nul ne se leurre sur la vocation commerciale de cet effet d’annonce. Pourtant, la nouvelle génération d’outils de communication, jusqu’ici réservée à la sphère privée, déferle bel et bien dans l’entreprises au nom du sacro saint partage de l’information.

Cette information, partagée par des groupes de plus en plus divers et de plus en plus importants, offre t-elle la possibilité d’une plus forte conscience collective au sein de l’entreprise, comme sur les places publiques des rassemblements populaires et révolutionnaires ?

Les théoriciens de la complexité répondent OUI. Peter Russell, avec son concept de « Cerveau Global », avance la théorie d’une intelligence collective… de l’information. « Le cerveau global est le nom donné au réseau émergent intelligent formé par toutes les personnes sur la Terre, les ordinateurs et liens de communication qui les connectent ensemble. Comme un vrai cerveau, ce réseau est un système immensément complexe, auto-organisé, qui traite l’information, prend les décisions, résout les problèmes, apprend les nouvelles connexions et découvre de nouvelles idées. Il joue le rôle d’un système nerveux collectif pour l’ensemble de l’humanité. Aucune personne, aucune organisation, aucun ordinateur ne peut contrôler ce système : ses processus de « pensées » sont distribués sur tous ses composants », précise Wikipédia.

Selon Russel, l’augmentation de la densité de population de la planète et les développements accélérés de la technologie de la communication ont créé une situation qui permettrait aux humains d’atteindre un niveau plus élevé d’intégration et un mode fonctionnement comparable à celui d’un cerveau. Il suffit d’imaginer les gens comme des neurones et les téléphones cellulaires, la télévision, la radio, Internet, etc. comme les connexions synaptiques entre eux. Russell prétend que la race humaine est prête à atteindre un tout nouveau niveau de « conscience » et d’auto-organisation, évolution que l’on pourrait aisément comparer à la transition entre Néanderthal et Cro-Magnon.

Evoluer vers plus de relation, en conscience !

Les nouveaux outils de l’information et de la communication permettraient de nous élever vers plus de conscience en révélant notre humanité ? Ça c’est du nouveau paradigme ! Même l’entreprise pourrait alors être consciente…

Dans son formidable ouvrage « L’entreprise consciente : Comment créer de la valeur sans oublier les valeurs », Fred Kofman insiste sur la nécessité, pour le manager, de développer un leadership conscient. Par leadership conscient il entend que les managers du 21° siècle doivent s’autoriser à appréhender de façon subjective les phénomènes extérieurs en écoutant leurs sensations, ou intérieurs en acceptant leurs états émotionnels. C’est selon lui, une nécessité absolue aujourd’hui pour faire face à la complexité due notamment à la vitesse et aux nouvelles technologies. C’est aussi un sacré changement dans les habitudes de management des organisations ! Des managers qui écoutent leurs sensations et leurs états émotionnels, au regard de leurs valeurs et de celles de l’entreprise, comme de vulgaires mammifères, c’est quoi cette histoire ?

Si, si, il existe des entreprises qui prennent conscience de cette nouvelle dimension et le livre de Kofman en comporte de nombreux exemples. Un des outils utilisé pour encourager ce travail de leadership conscient est la pratique des ateliers de co-développement : un espace temps de parole régulier sur le mode mammifère est proposé à des petits groupes de managers. Ils s’interrogent ensemble sur ce qui les fait agir dans des situations de difficultés, ils analyser plus clairement le processus mis en œuvre dans les situations évoquées. C’est moins ce que je fais que pourquoi je le fais qui est important. De là, nait la vraie prise de conscience. Ces pratiques qui visent tout autant à apprendre qu’à désapprendre ensemble, permettent de pacifier les relations, de viser plus d’harmonie pour soi et pour les autres, de promouvoir une vision alignée à tous les niveaux d’activité ou humains de l’entreprise, de faire des choix en conscience.

Cette révolution de la relation à soi et aux autres en groupe, fluidifiée par les techno-sciences de l’information et de la communication, préfigure une mutation profonde de nos organisations vers plus de conscience et d’humanité.

1+1 = 3

Selon Robert Dilts*, la particularité la plus remarquable d’un groupe psychologique est la suivante : quels que soient les individus qui le composent, quels que soient leur mode de vie, leurs occupations, leur caractère ou leur intelligence, le fait qu’ils forment un groupe les dote d’une sorte d’esprit collectif qui les fait sentir, penser et agir d’une manière assez différente qu’en tant qu’individus isolés. Cette dimension « collective » autrefois portée aux gémonies par les patrons des entreprises, a laissé place à une logique individualiste centrée sur la performance individuelle.

Pourtant, il existe certaines idées et sensations qui se concrétisent ou se transforment uniquement lorsque les individus forment un groupe. Le sport ou la musique en sont de bons exemples. Mais même au-delà du niveau associatif ou familial, l’homme fonctionne par groupes dans l’entreprise. Regroupés par pôles, divisions, directions, équipes, teams et autres, les collaborateurs fonctionnent par groupes sur le mode mammifère. Afin que le groupe soit supérieur à l’individu, que le tout soit supérieur à la somme des parties, le rôle de dynamiseur de l’énergie du groupe, dans sa composante quasi mammifère, est celui de révélateur de l’intelligence collective. 1+1 = 3, c’est le nouveau défi des managers !
Le rôle qui se dessine pour lui est celui d’un leader « en conscience ». Appuyé par les techno-sciences de l’information et de la communication, outils d’une nouvelle conscience collective, il doit révéler l’intelligence collective, la conscience collective au service de l’entreprise et de ses clients : une techno-conscience. Mais pour élever le niveau de conscience, encore faut il soit même être conscient…

* Robert Dilts « Mental collectif », Institut Ressources

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