Chapitre 3 – Valeurs

Mes valeurs, c’est ce qui m’anime

Ce matin, Marianne doit réunir son équipe pour animer sa première réunion « Valeurs ». Elle a reçu par mail le kit de démultiplication et un diaporama de 48 pages, avec un message de son supérieur « – c’est le travail du cabinet de communication RH, à toi de jouer ». Dans le kit de démultiplication, une phrase a particulièrement retenu son attention : « Premier objectif : au terme de la réunion, vos collaborateurs doivent s’être approprié nos valeurs qui sont le socle de la nouvelle identité de l’entreprise. »

Marianne est perplexe : comment faire pour s’approprier des valeurs ? Une chanson de Jacques Higelin trotte dans sa tête : « tombé du ciel…. »

Prise de doute, elle joint son N+1 sur son mobile et reçoit la réponse suivante :
– hé te prends pas trop la tête avec tout ça, elles sont très bien ces valeurs, ils vont adorer ! Et surtout n’oublie pas de les confronter sur le retard chronique du service, parce que ça c’est du concret !

Curieuse, Marianne décide de faire quand même un tour sur Wikipedia :
Valeur : ce par quoi on est digne d’estime sur le plan moral, intellectuel physique, … Importance, prix attaché à quelque chose…
En Philosophie, une valeur est une norme de conduite personnelle ou sociale relevant de la morale ou de l’éthique, de la politique, de la spiritualité ou encore de l’esthétique…
Selon le principe de l’alignement de Robert Dilts*, les valeurs sont un faisceau de croyances qui conditionnent nos comportements et agissent sur nos motivations. Elles structurent en partie, notre identité et ont des répercussions sur nos choix personnels et professionnels …

Entre ça et la « confrontation sur le retard chronique du service », Marianne sent comme un décalage. C’est maintenant l’heure de la réunion.
– Ok, j’ai compris, se dit Marianne, j’enfile le gilet pare-balles et j’y vais !

Les valeurs et l’entreprise font elles bon ménage ?

Marianne sait bien que les valeurs de l’entreprise qu’on lui a demandé de présenter sont là pour donner du sens à l’action des collaborateurs
Mais elle s’interroge tout de même. Elle a lu récemment que selon T Wellhoff, parmi les 70 valeurs pilotes retenues par les Grandes Entreprises Françaises, les 10 qui viennent en premier sont l’innovation, l’intégrité, la satisfaction client, l’esprit d’équipe, le respect, la qualité, l’esprit entrepreneurial, la responsabilité, le respect de l’environnement et le professionnalisme. Cela lui parait logique.

Pourtant, elle sait que le top 10 des valeurs des Français* est l’honnêteté, la justice, l’amitié, l’égalité, la famille, le respect de l’environnement, la liberté, les droits de l’homme, la tolérance, la générosité.
Il y aurait donc un décalage entre ce qui anime les Français et ce qui anime les Entreprises Françaises ? Ce décalage peut-il être une source d’inconfort pour les personnes en entreprise ?

Quand son entreprise a construit sa charte de valeurs interne en empruntant le même modèle méthodologique que celui utilisé en marketing pour identifier les valeurs des marques, Marianne s’est dit qu’il y avait danger. Il est certain que si les valeurs, ne sont pas profondément incarnées par les fondateurs et les dirigeants en place, si elles ne puisent pas leurs origines dans l’histoire humaine de l’entreprise, et si Marianne et ses collègues ne les retrouvent ni dans les actes de management ni dans leur vécu émotionnel quotidien, c’est que le système de croyances collectives s’effondre.

Comme elle l’entend dire parfois à la pause cigarette : « L’entreprise est décrédibilisée, les valeurs autoproclamées sont devenues une imposture, c’est insupportable pour nous ! »

Les valeurs sont-elles dans l’ADN de l’entreprise ?

Marianne repense notamment à la première valeur retenue par les entreprises françaises : l’innovation. Marianne sait que l’innovation passe par le développement durable, nouvelle source de croissance. Tout le monde sait cela. Pourtant dans les pratiques quotidiennes, elle ne peut pas dire que l’innovation soit réellement manifeste…

Dans sa boîte, qui est une grande entreprise de services multisites, les collaborateurs qui sont amenés à se déplacer régulièrement, ont demandé la mise en place de co-voiturage, d’outils de communication à distance tels que des ordinateurs équipés de web-cams… pourtant, rien ne s’est fait. Marianne pourrait citer des dizaines d’exemples de cette nature… Et Marianne rumine : où est l’innovation, là ? En quoi les valeurs prônées donnent-elles du sens à nos actes quotidiens ?

Ce malaise lui rappelle une autre situation où elle ressentait le même genre d’incohérence. Marianne reconnaît cet inconfort qu’elle éprouvait lorsque qu’elle voyait ses parents se comporter à l’inverse des règles qu’ils lui enseignaient. Pourtant ils parlaient da la cohérence comme d’une vertu majeure. Pour eux, comme ses enseignants, elle était indissociable de l’intelligence et dla force de caractère. Finalement, les entreprises, c’est comme les parents : elles disent ce qu’elles veulent être mais ne sont pas toujours ce qu’elles disent, conclut Marianne.

C’est ainsi que ce qui est sensé représenter un modèle ressource est devenu« dégénérateur » d’envie pour Marianne et ses collègues.
L’un d’eux s’est confié à Marianne l’autre jour : « je pense que je vais bientôt quitter la boîte. J’ai trouvé une boîte où le patron semble avoir compris qu’on ne peut plus se baser sur un système de valeur qui reste un vœu pieux, un habillage. Lui au moins s’interroge sur le paradoxe qu’il y a à vouloir constituer ou reconstituer l’identité, l’ADN d’une l’entreprise. Comme si il nous appartenait d’inventer un code génétique de toutes pièces !! »

Les valeurs peuvent elles être sources de motivation ?

Nous avons posé la question à Michel Datchary, ex-président du groupe Pages-jaunes leader Européen dans son activité.

Envie@Work : Y a-t-il un travail ou une communication faite autour des valeurs dans l’entreprise ?
Michel Datchary : Pas spécialement. Je pense qu’écrire sur le fronton de l’entreprise ses valeurs et rester dans le carcan de ces valeurs, dans des stéréotypes, je trouve que ce n’est pas la vraie vie. Je pense qu’il vaut mieux qu’il y ait deux ou trois valeurs dans l’entreprise qui soient reconnues, et on évoquait toute à l’heure, la capacité à évoluer d’un poste à l’autre, d’avoir des jobs intéressants, de gagner sa vie… Des éléments très très factuels que l’on n’a pas besoin d’afficher mais qui sont vraiment connus. Je pense que c’est préférable à ces grands raouts d’entreprises que j’ai vu notamment lors d’une fusion… Je pense que les dirigeants ont plus discuté des valeurs que les managers et collaborateurs n’en ont entendu parler ou ne les ont vu vivre. Je suis donc très réticent la dessus.
En revanche, quelque chose qui est intéressant, c’est qu’au lieu d’être dans le déclaratif, on essaie plutôt d’être dans l’acte et de les faire vivre à nos collaborateurs. Concrètement c’est ce que nous essayons d’insuffler. »

En accord avec ces propos, Envie@Work passe en revue un certain nombre de conditions essentielles pour que les valeurs et l’envie fassent bon ménage dans l’entreprise :
– Elles doivent se construire avec la participation des collaborateurs. Une démarche d’identification des valeurs de la base vers le sommet de l’entreprise s’avère plus juste et plus efficace. Elles doivent être cohérentes avec la réalité quotidienne des collaborateurs. Le besoin de cohérence est un des motivateurs essentiels du comportement*. Il est bon qu’elle soient soumises à un questionnement régulier de type enquête interne afin de mesurer leur application, les décalages exprimés et les évolutions à mener. Leurs applications et leur incarnation devraient devenir un critère d’évaluation des managers. Et surtout, c’est le code de conduite issu de ces valeurs qui doit primer dans les relations avec les partenaires, les prestataires, les clients et les collaborateurs.

La discussion s’achève sur la certitude que oui, les valeurs peuvent être un formidable levier d’envie, quand les valeurs des hommes rejoignent les valeurs de l’entreprise, et non l’inverse.

La métaphore du pavillon de thé

Voici le pavillon de thé.
Il est construit en bois et en bambou afin d’épouser le temps qui passe. Le maitre de thé accomplit les gestes rituels avec efficacité, lenteur, soin et amour. On y parle de poésie, d’histoire, d’architecture et du monde qui continue de tourner dans le tumulte. Au cours des siècles, le rituel se complique, des centaines de règles sont édictées, concernant l’arrangement des fleurs, la façon de verser le thé, la façon d’accueillir un hôte, la place et le rôle de chacun à l’intérieur du pavillon, autant de règles censées perfectionner cette aimable tradition.

Toutefois, Rikyu, le plus célèbre des maitres de thé rappelait, à chaque novice qui s’inquiétait de ne pouvoir respecter toutes ces traditions :
Le thé n’est rien d’autre que ceci :
Vous faites bouillir l’eau,
Vous faites infuser le thé
Et vous le buvez

C’est tout ce qu’il vous faut savoir.

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