Chapitre 17 – Fertilité

Il voit des smurfs partout !

Penché sur mon Ipad, tout occupé à nourrir mes Smurfs* et à fertiliser la terre afin qu’ils soient heureux de produire des tomates ou des potirons, j’en oublie que je suis dans le TGV.
Un jour, si mes smurfberrys me le permettent, je cultiverais de la salsepareille… J’en suis là de mes fertiles réflexions inspirées par un jeu conçu pour les 6-9 ans, lorsque la jeune cadre dynamique assise à coté de moi ose m’aborder d’un ton vaguement condescendant :
– C’est sympa, mon petit dernier adore ce jeu !
Je me sens obligé de trouver une parade : passer pour une espèce d’adolescent à 50 ans, ça n’a pas de sens…
– Heu, oui, c’est très sympa, mais mon propos n’est pas là. J’analyse le jeu sous l’angle de l’entreprise ; c’est pour écrire un article sur la fertilité en entreprise, et pour cela rien de tel que de jouer aux Smurfs, non ?

Après un dernier coup d’œil au taux d’occupation de mes hommes bleus, à leur bien être au milieu des fleurs, bosquets et petites maisons de toutes les couleurs où ils peuvent se reposer numériquement la nuit, j’abandonne un instant Smurf Village pour me plonger dans le mutisme classique des voyages en train…

Dans un demi sommeil, mes pensées suivent leur cours : l’entreprise peut-elle être un terrain fertile ? Maintenant que je me suis engagé auprès d’une étrangère dans un train à analyser mon smurf game sous l’angle économique, je me dois de réfléchir à la question !

Et la réponse s’impose à mon esprit comme une évidence « L’entreprise a-t-elle d’autre possibilité que d’être fertile ? ». Fertilité est-il le bon mot pour qualifier le fait de produire de la richesse pour soi et pour les autres lors de cycles récurrents, sans nuire ni à soi ni à son environnement ? Doit-on parler d’écologie, de fertilité, de fécondité ? Cela mérite de rouvrir l’ipad : sur le village Wikipédia, on m’informe que la fertilité s’applique à la terre et à l’esprit jusqu’au 18°siècle, le mot fécondité qualifiant davantage la reproduction humaine. L’analogie entre entreprise et nature prend alors tout son sens.

Prenez un cerisier…

Dans le récent ouvrage Cradle to Cradle*, les auteurs développent la métaphore du cerisier :
« Prenez un cerisier : des milliers de fleurs donnent naissance à des fruits afin de nourrir les oiseaux, d’autres animaux, et les humains, et pour qu’un noyau tombe éventuellement sur terre, et grandisse. Qui peut regarder un sol jonché de fleurs de cerisier et dire en se lamentant : « Comme c’est inefficace ! Quel gaspillage ! ». Pourtant l’arbre parvient à fabriquer des fleurs en abondance sans épuiser son environnement. Une fois tombées par terre, leur matériaux se décomposent et se transforment en nutriments qui alimentent des micro-organismes, des insectes, des plantes et le sol…./…. »

En fait, la fertilité de l’arbre nourrit absolument tout ce qui l’entoure. J’ajouterai que le cycle est sans fin, puisque après le repos de l’hiver, la floraison du printemps, la fructification de l’été, l’arbre continue de grandir en automne pour se replier pour l’hiver. Le cycle peut recommencer avec une générosité sans limites, seules les conditions climatiques et la main de l’homme peuvent changer son cours atavique et inexorable.

Peut-on appliquer cette métaphore aux entreprises ? Demander à un dirigeant si son entreprise est fertile, semble être une question saugrenue. Il répondra immanquablement : croissance ! C’est sa préoccupation majeure. Mais on sait aussi que, sans responsabilités assumées, l’indicateur de croissance ne permet pas de mesure significative. De fait, la croissance est exponentielle, et génère un perpétuel mouvement vers l’avant.

Pourtant, la véritable vocation de l’entreprise, en tant qu’écosystème, serait de rassembler harmonieusement une communauté d’êtres vivants et son environnement. Le rassemblement de ces deux composantes permet le développement d’un réseau d’échange d’énergie et de matière qui est le garant du maintien et du développement de la vie. Réaliser ce paradigme, assurer les conditions de sa mise en œuvre, l’assumer, le garantir aux acteurs impliqués dans l’entreprise, constituent le soleil, l’eau, l’oxygène de cette dynamique… N’est-ce pas là, déjà, un aspect de fertilité ?

Bicycle, tricycle, recycle, quel cycle ?

Peut-on établir un lien entre les cycles naturels propres à la nature et ceux de l’entreprise ? Il existe bien sûr des notions de saisonnalité dans les différents secteurs : tourisme, commerce, santé, services… Il est aussi beaucoup question de suivre des courbes ascendantes, descendantes, en S… Toutefois, la course à la croissance exponentielle dans un environnement pris de vitesse, ressemble davantage à une ligne droite : ne dit-on pas que c’est le plus court chemin ? Mais elle ne permet plus le repos, la jachère du système.
Sous des lumières artificielles, dans des espaces confinés, sur des postes de travail en batteries, la course à la productivité ne laisse aucune chance au plaisir de travailler naturellement, à un développement sain et respectueux des rythmes, de la saisonnalité, des cycles. C’est comme si l’environnement était construit pour que le cerisier porte des fruits toute l’année. Le sens profond s’est perdu au profit du propos le plus trivial : produire toujours plus, même si c’est contre nature. Mais pour quoi faire ?

Et qu’en est-il des êtres humains ? N’y a-t-il pas des moments différents dans la vie des gens, en fonction des périodes, des âges ? N’y a t’il pas des rituels de passage, des rituels de saison et des activités plus propices selon le mois, le jour, l’heure ? Si le médecin répond plus ou moins oui, selon son approche plus ou moins holistique de la personne, le jardinier, lui, répond oui sans hésiter.

Dans un monde où des milliards d’individus respectent ce lien sacré entre les cycles de la terre et le fonctionnement équilibré de la personne, seul l’Occident continue de faire comme si les entreprises étaient des machines de guerre avec pour seule vocation de croitre à n’importe quel prix. On en oublie au passage que l’entreprise est à l’image de la nature, un écosystème fait d’êtres vivants en relation avec leur environnement. L’environnent naturel, humain, social en pleine dégradation, le monde de l’entreprise en souffrance, sont pourtant bien là pour nous le rappeler !…

Ne pas confondre croissance et fertilité

Comment marier croissance et fertilité ? Si la croissance est fabriquée et la fertilité naturelle, le respect des cycles offre une clé pour réconcilier les deux. Respecter des cycles en lien avec la nature est une façon de redonner du sens au travail et à la production.

On pourrait alors faire l’essai de calquer le rythme de l’entreprise sur le calendrier annuel de la vie de l’entreprise et des collaborateurs. Une foison de petites idées au fil de l’an :

  • Analyser les résultats de l’année en décembre et distribuer les primes au même moment
  • Se faire des cadeaux toute l’année et non pas seulement à noël et uniquement aux enfants des collaborateurs
  • Fixer les objectifs en janvier et février et conclure leurs cycles à la chandeleur
  • Effectuer le ménage de printemps dans les bureaux en avril
  • Nommer et fêter les nouvelles responsabilités en juin
  • Organiser les séminaires d’entreprise au début d’été de façon festive
  • Recevoir et fêter les nouveaux entrants en septembre
  • Fêter les retraités et anciens collègues en novembre
  • Lancer les projets au printemps et à l’automne quand les personnes sont en énergie et disponibles
  • Au niveau de la restauration d’entreprise, respecter les aliments en fonction des saisons
  • Introduire des éléments naturels – plantes, fleurs, arbres – dans les bureaux ou leurs abords
  • Ajoutez ici vos propres idées…

Marier croissance et fertilité, c’est aussi être vigilants sur les cycles de travail au cours de la journée : les réunions centrées sur l’efficacité opérationnelle sont bien plus utiles en début de journée. Les réunions de réflexion peuvent avoir lieu après 16h, mais pas après 18h, car les personnes ont déjà un pied dehors…

Une pratique intéressante, empruntée au leadership spirituel, consiste à faire des pauses silencieuses en plein cœur des moments denses de la journée. Programmées à l’avance, ces petites minutes de silence signalées par une musique douce se déclenchent automatiquement toutes les deux heures. Il est amusant de voir comment il nous est difficile de stopper une conversation, une réunion passionnée, le travail sur un dossier important, juste pour consacrer 60 petites secondes à un retour sur soi, un moment de réflexion, une pause méditative. Mais le plus spectaculaire est le résultat : le silence intérieur a permis de se recentrer, de se positionner, de prendre la bonne décision ; les discussions enflammées baissent d’un ton et repartent avec plus de bienveillance, la bonne idée créative que l’on cherchait surgit…

Les yogis appellent cet état d’introspection silencieuse le niveau de graine…

Managers, prêts pour cette contribution à la fertilité ? Oserez-vous le « trafic control », ce feu rouge sur l’autoroute des pensées ?

Dessine-moi un jardin

Respecter les cycles naturels et rétablir un lien avec la nature fait partie des façons d’introduire de la fertilité en entreprise.

Un ami américain venant de Detroit, me rapporte l’exemple de son entreprise, qui a tenté une expérience pour le moins… fertile. Confrontée à de trop grandes dépenses et à un gâchis d’eau pour arroser une pelouse immanquablement verte, une équipe projet « développement durable » propose à la Direction le projet suivant : La pelouse est définitivement supprimée pour 80 % de sa surface, et l’espace de terre retrouvé sert à faire naitre un potager d’entreprise. Le lopin de terre est divisé en autant de parcelles que de grandes directions, à savoir 6. L’espace est attribué à chaque direction, avec un objectif : produire des légumes, fruits et fleurs sains pour nourrir et agrémenter les collaborateurs. La gestion des parcelles se fait en mode projet avec des équipes clairement définies, disposant d’un capital de temps utile raisonnable pour s’occuper du potager. Les parcelles sont en compétition amicale les unes avec les autres. Si d’aventure, une parcelle est laissée en jachère, elle tombe dans le domaine public et est attribuée l’année suivante aux équipes les plus fertiles. L’équipe qui s’en est peu occupée se voit confier un terrain plus petit avec l’obligation de coopérer avec les meilleurs jardiniers.

Les bénéfices d’une telle expérience sont si forts, avec cette fertilité retrouvée, au sens propre du terme, qu’aucune parcelle n’est laissée en jachère et que l’entreprise réfléchit à des façons de poursuivre cette belle façon de vivre ensemble. On songe déjà à installer des ruches sur les toits de l’immeuble, et un groupe projet planche sur l’autonomie énergétique des bâtiments.

Un bel exemple de comment construire ensemble un écosystème d’entreprise dans le respect et la réhabilitation de liens naturels avec l’environnement !

Pas d’entreprise fertile sans écosystèmes

Selon le Club de Paris des Directeurs de l’Innovation, le terme d’écosystème s’est répandu ces dernières années, du fait de l’ouverture croissante des projets de l’entreprise à divers partenaires d’innovation, d’où la dimension « système ». La recherche de relations plus coopératives, dites gagnant-gagnant et le pré-requis écologique ont apporté la dimension «éco».

De même, il est aujourd’hui admis dans la dimension commerciale complexe, qu’il est important, non seulement de vendre un produit ou un service, mais également de travailler avec l’ensemble des personnes intégrant le système pour lequel le produit ou le service vont être utiles. On parle alors d’écosystème relationnel.

« Il n’est plus seulement question d’impact mais désormais de dépendance des entreprises aux écosystèmes. L’étude Millenium Ecosystem Assessment, menée sous l’égide de l’ONU, a démontré que les écosystèmes fournissent aux entreprises de nombreux bénéfices : services d’approvisionnement (denrées alimentaires, principes actifs, biomasse, eau potable), services de régulation (qualité de l’air, climat, pollinisation), ou encore services culturels (écotourisme, valeurs spirituelles). La base même de toute création de richesses par les entreprises reste, aujourd’hui encore, le capital naturel. »* peut-on lire sur le blog d’Actu Environnement.

L’entreprise doit reprendre sa place au sein de son environnement. En le respectant tout en interagissant avec lui, elle peut au travers du respect des cycles naturels, renforcer le sens du travail pour les collaborateurs. Souriez, vous managez s’inscrit dans la démarche et la charte éthique des Entrepreneurs d’Avenir qui propose, pour que l’entreprise redevienne fertile, le modèle de la ‘performance globale’.

Il s’agit de promouvoir un nouveau modèle pour l’entreprise et la société, un modèle de performance globale où la compétitivité doit se conjuguer avec le respect de l’individu, de son bien-être au travail, des normes éthiques, sociales et environnementales. Les entreprises d’avenir sont celles capables de générer un nouveau type de croissance fondé sur l’efficacité et la responsabilité, l’équité et la durabilité.

Dirigeants, à vos outils de jardinage, la croissance passe désormais par la fertilité !

Smurfs, le jeu pour Ipad. Copyright
– Cradle to cradle . W.MCDONOUGH & M. BRAUNGART. Ed Manifestô. Paris 2011
– *Emmanuel Delannoy du cabinet Inspire dans le livre collaboratif ”Humanité et biodiversité” paru aux éditions Descartes & Cie ».

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