Chapitre 15 – Coopération

Mieux que le management en mode projet, les colonies de fourmis…

Si vous voyez un lièvre lever la queue lors d’une promenade dans la campagne, et que tous les autres détalent derrière lui pour se cacher, ne vous y trompez pas ; c’est que vous êtes repéré. Et si les lièvres savent qu’il faut courir à l’appel de ce code, c’est qu’ils se sont mis d’accord à l’avance sur ce signal d’alarme.

Oui, il est stupéfiant que les animaux s’avertissent les uns les autres, mais il est encore plus important de remarquer qu’ils sont tous capables de se comprendre entre eux. Dans le règne animal, l’entraide est la règle de survie par excellence, non seulement pour élever la progéniture, mais également pour la sécurité de chaque individu et pour lui assurer la quantité de nourriture suffisante. Les fourmis, les termites et les abeilles vivent en groupes organisés autour de la discipline, de l’ordre, de la solidarité, du dévouement et du partage du travail. Personne n’a jamais observé de comportements égoïstes chez les abeilles, les fourmis ou les termites, tout comme on peut facilement imaginer que c’est l’entraide qui a permis à notre civilisation de survivre.

Dans les colonies de fourmis, l’information et la répartition des tâches sont mieux organisées que si elles avaient fait appel à un gros cabinet de conseil ! En plus de partager leur nourriture, les fourmis partagent également les informations concernant les endroits où se trouve la nourriture, comme beaucoup d’autres insectes. La fourmi qui découvre une nouvelle source de nourriture mange à sa faim avant de retourner au nid. En chemin elle laisse derrière elle une substance chimique en touchant le sol avec son abdomen inférieur, à intervalles réguliers. Elle fait trois à six fois le tour du nid, en communiquant rapidement l’information aux autres et retourne à l’endroit où se trouve la nourriture, accompagnée de ses congénères.
Le courage, le sang-froid et l’intelligence supérieure des fourmis résultent d’une entraide qu’elles pratiquent à chaque étape de leur vie d’ouvrières. Personne ne peut raisonnablement affirmer que ces animaux coopèrent de leur propre gré. L’entraide animale suppose une forme de réflexion et de ressenti du vécu et de la souffrance de l’autre.

Les humains sont donc loin d’être les seuls à pratiquer l’empathie et la coopération…

Comme les animaux, nous oscillons entre loi du plus fort
et coopération

On oppose souvent coopération et individualisme. Pourtant, n’est-t-il pas normal d’inciter à « se faire soi-même » ? L’individu a besoin de se réaliser et que son mérite personnel soit reconnu et valorisé. Mais il a aussi besoin du groupe, d’un groupe solidaire, pour que cette reconnaissance ait lieu et le nourrisse. Finalement, être solidaires serait tout aussi nécessaire que de se battre pour prouver sa valeur. Cette interdépendance se retrouve à tous les niveaux sociaux. L’homme n’existe que dans ses interactions avec le monde qui l’entoure et dont il fait partie. Les humains raisonnent souvent comme si le monde n’avait été créé que pour que l’homme existe, mais l’homme sans son milieu meurt. La famille, par le partage des connaissances, et l’éducation, devrait même être le premier de ces espaces où l’on apprend la vie en confiance, dans un équilibre entre indépendance individuelle et coopération. Dans les sports d’équipe comme dans l’armée, où l’exploit personnel est valorisé, l’organisation collective reste la base du groupe.*

Dans l’entreprise cependant, si le clivage « coopération vs compétition » continue d’exister, nous pensons que c’est aujourd’hui un faux débat. Depuis des années, les crises et la course à l’innovation qui en découle ont développé des comportements de compétition et de concurrence accrue, ainsi que des réflexes de repli chez les individus en recherche de sécurité. Aujourd’hui, il est visible que ces comportements, souvent importés de la culture anglo-saxonne, sont dépassés, tant au niveau micro que macro économiques. Nouvelles crises, enjeux écologiques, technologiques et économiques planétaires, stress et risques psycho sociaux en entreprise ont engendré de nouveaux comportements résolument centrés sur l’humain et la solidarité.

Face à ces nouveaux enjeux, même si nous restons réalistes sur la capacité de l’humain à retrouver spontanément ses réflexes de coopération naturelle liés à la survie de l’espèce, nous pensons que la coopération ne peut que faire la peau à la compétition !

La cohésion et la coopération peuvent se développer sur la simple volonté des personnes, notamment si elles sont favorisées par un management facilitateur et stimulant.

*Free sourcing : blogs.mediapart.fr

Et si on passait du mode naturel au mode volontaire ?

« La coopération est une forme d’organisation collective qui encadre parfois des relations économiques. Elle existe sous des formes spontanées, souvent individuelles, en particulier avec les Systèmes d’Echanges Locaux (SEL), sous des formes organisées par des structures par des comportements (économie sociale et solidaire) ou par des contrats (cas des logiciels libres avec le principe de copyleft) ».
Quel meilleur exemple de système contributif que Wikipédia où nous avons emprunté cette définition ? Idem pour Linux avec sa démarche contributive – à l’inverse de Microsoft- qui propose un modèle économique basé sur la mise à disposition gratuite de ses logiciels et de ses codes ; les confrères les enrichissent et l’entreprise augmente ainsi sa valeur sur le marché… en toute réciprocité !
Tout comme la France a mieux réussi à sortir son épingle du jeu de la crise que d’autres pays grâce à son système de solidarité nationale. Et tout comme le printemps arabe de 2011 a puisé son énergie dans la révolte, mais aussi beaucoup dans la coopération populaire organisée, véhiculée et amplifiée par les réseaux sociaux.
Le vrai défi serait donc d’allier indépendance individuelle et coopération en entreprise ?

Certaines entreprises vont au-delà de la coopération et des exigences de la RSE (Responsabilité Sociale des Entreprises) pour adopter le principe de réciprocité.
Dominique Temple parle des avantages de l’entreprise de réciprocité* :
« – Respecter toutes les composantes qui concourent au développement de l’humanité (y compris la nature).
– incarner les valeurs humaines, en particulier la responsabilité pour autrui, la confiance et la solidarité.
– supprimer, a priori, la pauvreté et l’inégalité, et par conséquent, récuser toute exploitation et humiliation d’êtres humains.
– dans une économie de réciprocité, la redistribution bénéficie en priorité aux plus défavorisés de la société, qu’ils soient ou non partie prenante de l’entreprise, car le don va d’abord à celui qui en a besoin ; alors que dans une économie capitaliste, elle s’adresse d’abord aux actionnaires et proportionnellement à leur investissement. […]
La réciprocité appelle chacun de ses protagonistes à relativiser son point de vue par celui de l’autre au bénéfice d’un espace de liberté propice à l’apparition de valeurs communes.
L’ “intérêt supérieur” qui prévaut dès lors n’est plus celui de l’un ou de l’autre, mais est attribué simultanément à l’un et à l’autre. Un tel “intérêt supérieur” est le bien commun… »
Puisque l’intérêt général est mieux servi quand il rejoint l’intérêt individuel, comment le management peut-il insuffler la coopération volontaire ?

* L’entreprise de réciprocité par Dominique Temple – Article paru en 2005, basé sur La réciprocité et la naissance des valeurs humaines – Dominique Temple & Mireille Chabal – L’Harmattan, 1995.

Les conditions climatiques de la coopération

Le vrai défi, pour le manager, est donc d’allier indépendance individuelle et coopération. Mais ce n’est qu’en adoptant un management participatif et créatif qu’il suscitera l’adhésion des collaborateurs : si, pour des questions de survie professionnelle, la coopération naturelle est devenue loi de la jungle, le mode volontaire doit suppléer au mode naturel de coopération.

Quelques recettes de Souriez pour insuffler la coopération volontaire :

Communiquer en résonance : écoute active et empathie

Pour bien communiquer avec l’autre et favoriser une résonance positive, beaucoup de techniques ont fait leurs preuves, et toutes ont un point commun : la meilleure communication passe par l’écoute. C’est, d’une certaine façon, la base même de l’empathie, la capacité de se mettre à la place de l’autre. Mais, pour bien écouter, quelques principes s’imposent.
– éviter de porter un jugement définitif sur les situations évoquées : « de toute façon, avec toi, c’est toujours comme ça ! »…
– éviter de filtrer, au travers de ses propres expériences, ce que son interlocuteur est en train de dire et de ramener à soi : « ça ne m’étonne pas, ça m’est arrivé aussi ! D’ailleurs moi… »
– éviter les lieux communs « c’est la vie… », qui, de toutes façons n’apportent rien à la résolution de la situation.
– L’écoute active passe tout d’abord par le silence, le vrai.
– Une bonne question vaut largement dix interprétations ou généralisations, voire distorsions, surtout lorsque les propos de la personne sont confus : questionner c’est l’aider à clarifier. Pour aider la personne à avancer, il est utile de reformuler comme pour accuser réception et faire une petite pause dans la conversation.
– si l’on souhaite émettre un avis, il est préférable d’en « demander la permission ». Veux-tu mon avis ? Et là encore, éviter de se prononcer définitivement ou brutalement et rester au plus près des faits…
– être attentif à la communication non verbale de son interlocuteur : les mots ne contribuent qu’à hauteur de 7% du message…
– être en empathie, c’est se mettre à la place de l’autre, sans toutefois prendre ses émotions afin de ne pas se laisser envahir par elles à son tour au risque de ne plus être neutre ni efficace.

La meilleure communication est donc la communication de son interlocuteur. L’adopter c’est entrer en résonnance avec lui.

Insuffler la réciprocité dans son équipe

Déceler les comportements contre productifs dans l’équipe pour pouvoir s’auto réguler et préserver son écosystème.
Instaurer la posture gagnant/gagnant : au lieu de dépenser son énergie à se protéger des autres, mieux vaut l’utiliser à partager les pratiques, communiquer, laisser s’exprimer les besoins de chacun pour mieux y répondre.

Permettre l’erreur

Elle est humaine. Tout le monde y a droit, même le boss. Cette permission à l’erreur aura pour effet de renforcer l’esprit d’initiative au sein de l’équipe la prise de risque, et le droit d’explorer de nouvelles façons de faire et de penser. Cette posture de non censure et d’accueil des idées sert la créativité et l’émulation collective, source de stimulation pour l’ensemble de l’équipe.

La loi du karma, au service de la réciprocité

La loi du karma nous renseigne sur la conséquence de nos actes, sur nous comme sur notre entourage. Cette loi de cause à effet stipule que l’on récolte ce que l’on sème. En ce sens elle peut être utilisée au service de la réciprocité. Plus de possibilité, donc, de se retrancher derrière la fatalité : nous sommes des individus responsables ! Alors, avant chaque décision, se poser deux questions : « Quelles sont les conséquences du choix que je suis en train de faire ? » et « Apportera-t-il satisfaction à moi-même comme à ceux qui sont concernés ? ».

L’intuition et le ressenti nous guident par leurs messages d’inconfort : si un choix apporte le confort, on peut s’y abandonner. Si ce n’est pas le cas, faire une pause et observer de plus près les potentielles conséquences de son action.

Laissons la conclusion à Tex Gunning, Directeur de Branche chez AkzoNobel, dont le mot d’ordre est “Les grands leaders sont avant tout de grands êtres humain” :

« Si un homme d’affaires, un leader est capable de vivre une vie de service, on constate que l’efficience et les résultats de son entreprise augmentent considérablement. La logique de réciprocité et de résonnance fait que l’on veut donner le retour de ce que l’on reçoit. Si le leader incarne ces notions, cela résonne avec ce qu’il y a de meilleur en l’autre. On constate alors que les clients, les collaborateurs, veulent donner la réciprocité du service et de l’attention qu’ils reçoivent de lui et qu’ils commencent, à leur tour, à prendre soin de l’entreprise. »

Cet article a bénéficié de la coopération de :
Norbert Alter – Donner et prendre. La coopération en entreprise – Éditions La Découverte Collection
Danièle Linhart – Travailler sans les autres ? – Éditions Seuil
Franz de Vaal – L’âge de l’empathie. Leçons de la nature pour une société solidaire – Editions LLL
Deepack Chopra – Les sept lois spirituelles du succès – Editions Ages du Verseau

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