Chapitre 14 – Bonheur

Siffler en travaillant

Ces derniers jours, alors que je m’affairais dans mon jardin sur la taille un peu compliquée d’un poirier pour qu’il se repose durant l’hiver et se revigore pour le printemps, je pouvais entendre mon voisin Pierre, un homme d’environ 60 ans, qui jardinait en sifflant. Je ressentais à son écoute, sous un rayon de soleil et tout à mon ouvrage, un sentiment de plénitude. Je ne connaissais pas l’air, probablement une de ces bluettes des années 60, où les glorieuses années d’après guerre promettaient à tous le bonheur.

Arraché à mon ouvrage par le grillon de mon I-phone, je quitte ce sentiment de bien être pour répondre à Marianne, une amie et cliente, employée d’une entreprise qui vend du café. Je la découvre super stressée par une altercation avec son patron qui la remet en cause personnellement, malgré son dévouement infaillible à son entreprise. Lâchant mon sécateur je me met à l’écouter avec bienveillance pour l’aider à retrouver son calme.

Voici ce qu’elle me confie « – Tu sais, c’est vraiment injuste, je me donne à fond, j’adore mon métier. Mais là, c’est trop dur ! J’ai même beaucoup de mal à dormir tellement je suis charrette. Je me réveille en sursaut tous les jours à 4 heures du mat. Ce dimanche, à la seule idée de retourner au boulot, je sentais une énorme boule d’angoisse, surtout quand j’ai allumé mon ordi pour organiser ma semaine, parce que le lundi, ça démarre trop vite. En ce moment, le soir quand je rentre à la maison, je ne suis pas disponible, ni pour mon mec, ni pour les mômes. Je fais du présentéisme à la maison, ma tête est au boulot. Je me sens coupable d’être un zombie avec ma famille, mais encore plus coupable de ne pas réussir donner le change au bureau. Alors, de là à prendre du repos, ce n’est plus de la culpabilité, c’est juste inimaginable ! Et tout ça dure depuis au moins un an, je ne sais plus comment me libérer de toutes ces angoisses, je suis épuisée. Mais tu le gardes pour toi, hein ? ».

Après une bonne trentaine de minutes de monologue, elle me remercie de mon écoute et prend acte de mon conseil : « Prends un peu de recul, ne néglige plus d’aller à la piscine te détendre comme tu l’as toujours fait. Tu devrais vraiment donner la priorité à ta famille. Si tu regardes sur Internet les symptômes du stress, vérifie bien si ce que tu me dis ne fait pas partie des signes avant coureurs d’un burn out total ! »

Je reprend mon activité de jardinage – ici et maintenant -, et me plonge dans un travail minutieux afin d’écarter de mes pensées le stress qu’elle vient de me communiquer. Je n’ose pas imaginer comment ses enfants et son mari réagissent tous les soirs au contact de cette femme déboussolée malgré elle…

Dans le jardin d’à coté, mon voisin continue de siffler en travaillant. Je m’interroge : y a-t-il encore de la place pour le bonheur en entreprise ?

Le travail c’est la santé !

Après Charles Trenet, me voici avec Henri Salvador et pourtant, malgré toutes mes précautions antistress, Marianne reste dans mes pensées. Comment une personne peut-elle se laisser embrigader jusqu’aux limites de l’insanité ? Qui du système ou de l’individu porte la plus grande responsabilité dans ce possible burn out ? Quelles peuvent être les raisons pour lesquelles les personnes accordent une telle importance à leur travail ? Est ce à cause de la rareté des jobs et à l’épée de Damoclès des 3 ou 4 millions de chômeurs ? Est-ce la volonté si typiquement française que l’épanouissement s’obtient grâce à un bon métier (7 français sur 10 y croient plus que leurs homologues européens) ? Ou une combinaison des deux : quand on a un job, on se donne pour s’épanouir, mais comme le monde du travail ne peut plus satisfaire ce besoin pour tous, tout le monde n’est pas heureux. Est-il alors malvenu de parler de bonheur au travail, si l’on entend par bonheur le plaisir que l’on prend à faire quelque chose qui ait un sens ?

Marianne n’est pas un cas unique ; les millions de personnes qui passent plus d’un tiers de leurs vies à travailler vivent mal l’entreprise et plus globalement dans notre société. A tel point que le gouvernement Français a demandé à Joseph Stieglitz* sa vision sur la mesure des performances économiques et du progrès social. On considère traditionnellement le PIB (Produit intérieur Brut) qui permet de mesurer la croissance de la richesse, comme principal indicateur des sociétés. On sous-entend ainsi que plus on s’enrichit, plus il y a de progrès social et donc plus il y a de bonheur.

Les conclusions de Joseph Stieglitz ont démenti ce pré requis : le PIB ne peut plus être considéré comme l’indicateur majeur de nos économies. Il donne pour exemple les embouteillages : ils peuvent accroître le PIB, puisqu’ils entraînent une augmentation de la consommation d’essence, mais en aucun cas ils ne favorisent le bien-être des gens.
Le rapport préconise également de remettre les individus au centre de toute analyse, à cet égard, la notion de qualité de vie est centrale. Les médecins ou professeurs apparaissent, par exemple, comme des coûts aux yeux des énarques du gouvernement. Pourtant leur rôle est générateur d’une amélioration de la qualité de vie et de richesses supplémentaires, qui sont, elles, non pris en compte dans le PIB.

Par ailleurs, se contenter d’une lecture de la croissance à travers le PIB est néfaste pour l’environnement et le développement durable. C’est comme-ci nous vivions dans un monde où le pilote d’avion tentait de battre systématiquement le record de vitesse sans tenir compte des conditions météo ni du nombre de passagers…
Marianne vit, comme beaucoup d’entre nous, dans un monde géré comme au temps des 30 glorieuses : un doigt sur la couture du pantalon et l’autre pointé sur la croissance. Les entreprises semblent n’avoir d’autre choix que de s’aligner sur le même objectif. Et le Bonheur, bordel !

Prix Nobel d’économie 2001- Rapport Stieglitz. 2009.

La carte et le territoire

Dans le cadre d’un projet que nous menons ensemble, Marianne reprend contact avec moi cette semaine. Je suis sacrément surpris de l’entendre analyser sa situation avec une toute nouvelle hauteur :

« C’est bon ! J’ai compris dans quelle impasse je me suis mise. Au fait, merci ! Je suis allée sur Internet et quand j’ai lu les symptômes du burn out, j’ai cru que c’était écrit pour moi, bien que dans mon cas, c’est plus de la torréfaction à petit feu ! Alors, j’ai pris des décisions radicales. Tout d’abord, j’ai demandé un RDV à la DRH afin de me recaler sur « quelle est ma vision de ma carrière » et ce que me propose l’entreprise. Faire le pompier en permanence sans savoir ni quoi ni qu’est-ce, ça suffit ! Ça a été extrêmement utile et instructif. Nous n’avons, eux et moi, pas du tout la même vision. J’ai précisé mes objectifs sur le long terme, et plutôt que de subir, je préfère être proactive….Comme dirait ce dingue goncourtisé de Houellebecq, la carte n’est pas le territoire. Ma carte c’est ma vision du monde tel que je l’entends et elle doit me permettre de m’inscrire dans le territoire de l’entreprise. Et si ce n’est pas le cas, et bien je changerai ou de carte ou d’entreprise. J’ai assez de talents pour ça !

Elle reprend à peine son souffle avant de poursuivre, et je reprends le mien en avalant une petite gorgée de mon café qui refroidit :

« Ensuite, j’ai rencontré mon manager, qui a daigné se rendre disponible et ensemble nous avons fixé des buts à atteindre dans les 6 mois à venir. Je l’ai mouillé dans mon quotidien, c’est le boss, il doit m’aider à atteindre mes objectifs et mettre en place des solutions. Y en a marre de se faire pourrir la vie en permanence à coup de « tu es en retard dans tes projets, j’attendais plus d’audace de ta part… » J’en passe et des meilleures. S’il a autant de velléités de faire mieux que moi, et bien qu’il le fasse à ma place. Je ne suis pas sa porteuse de serviettes ! Enfin, on s’est recalés avec mon mari sur nos choix de vie et la façon d’être disponibles pour les gosses. La torréfaction, ce n’est plus pour moi, j’ai même arrêté de boire du café… trop speed ! Maintenant ma devise c’est – Peut-être le bonheur n’est-il qu’un contraste, mais il y a une foule de petits bonheurs qui suffisent pour parfumer la vie. Depuis, je me sens libre et mobile, quel bonheur ! »

A sa manière de manipuler les métaphores caféinées alors qu’elle travaille dans une boîte de café, je constate avec plaisir qu’elle a regagné tout son humour ! Et je me dis que sa recette n’est pas si mal : rien ne remplace l’expérience…

Don’t worry, be happy… and take care

Face à l’incompréhension de son entreprise, le repli de Marianne autour de sa propre vision à long terme et des buts à atteindre à moyen terme ont porté leurs fruits : une plus grande liberté d’action et une mobilité intrinsèque qui ont pour résultat plus de bonheur immédiat. Quel dommage que son entreprise n’ait pas pris conscience de tout cela avant son coup de grisou !

Pour dire les choses autrement, Marianne avait un désir de donner et une crainte de ne pas recevoir. Elle s’engageait dans son entreprise, mais elle ressentait et redoutait de n’être qu’une simple variable d’ajustement. Pourquoi, alors qu’elle prenait soin de ses clients, de ses dossiers, de son entreprise, l’entreprise ne prenait-elle pas davantage soin d’elle ?

Marianne, comme des milliers de salariés, souhaite une société plus douce qui institue un rapport d’émotion entre les personnes et favorise le lien social. Si l’entreprise prend soin de moi, je dois en retour prendre soin d’elle et ne pas seulement me replier sur mes besoins, mes envies, mon nombril. En anglais ça s’appelle le Care, qui est tout à la fois une approche morale et une pratique sociale. C’est le même mot que l’on emploie pour ses proches, ses enfants ou c’est ce que l’on se souhaite pour se dire au revoir : « Take care ! »

Qu’est ce qu’on attend pour être heureux… en entreprise ?

Si l’on croit aux vertus de l’approche « prendre soin », cela demande peut-être d’adopter une nouvelle posture managériale. Notamment dans le cas de managers au contact direct de leurs collaborateurs. Les entreprises sensibles au bien être de chacun savent que, au delà des nécessités managériales de produire, organiser et animer, si les managers portent les valeurs de l’entreprise, les collaborateurs comprennent le sens de leurs actions et les relations sont sincères.

Quand les managers sont humanistes, les collaborateurs sont heureux, les relations harmonieuses et les perspectives optimistes.
Quand les managers favorisent la participation de leurs collaborateurs, les personnes se sentent présentes et les relations entre elles sont dynamiques.
Quand les managers responsabilisent leurs collaborateurs, ceux-ci se sentent concernés et les relations sont matures.
Quand les managers sont reconnaissants, les personnes se sentent estimées et les relations sont encourageantes.
Quand les managers sont ouverts et clairs, les personnes comprennent leurs rôles et les relations sont transparentes et authentiques.
Quand les managers prennent soin de leurs collaborateurs, tous se sentent heureux de travailler et les relations sont juste humaines.

Est-il, dans ces conditions, possible que le manager du 21° siècle devienne un manager bonheur ? Et si prendre soin de l’autre était « le plus petit pas possible » vers le bonheur en entreprise ?

« Le manque de soin fait plus de mal que le manque de science » disait Benjamin Franklin. Et les philosophes, sociologues, coach, anthropologues, politiques, psychologues, journalistes développent études, ouvrages, essais, articles sur le sujet avec un succès sans précédent.

Reste à l’Entreprise à s’emparer de cette aspiration au bonheur, au risque, sinon, de laisser de nouveau passer un train indispensable au progrès de l’entreprise d’aujourd’hui et de demain.

L’explosion des programmes de développement personnel sur le sujet et les programmes d’accompagnement en entreprise pour prévenir les risques psycho sociaux ou guérir le stress et la souffrance au travail, montre que beaucoup s’en sont déjà emparé.

Néanmoins, je formule le souhait que le bonheur en entreprise n’intervienne plus sous l’angle d’une réponse préfabriquée au mal être. Le « plus petit pas » suivant est d’aborder la question à titre préventif, voire en tant que postulat, en tant que conviction humaniste profonde qu’un homme plus heureux est un homme plus efficace, plus motivé, plus souriant, au service d’entreprises plus performantes, plus innovantes et plus créatrices d’emplois. Il existe des baromètres qui savent très bien mesurer cela…

Petite bibliographie du bonheur :

  • «Plaidoyer pour le bonheur » Matthieu Ricard . Editions Nil
  • « L’homme qui voulait être heureux » : François Gounelle : Editions Anne Carrière
  • « La carte n’est pas le territoire : Alfred Korzybski
  • « Le bonheur selon Confucius » : Dan Yu et divers auteurs : Editions Bellefond
  • « Happy manager » : Gérard-Dominique Carton

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