Chapitre 11 – Gentillesse

Gentillesse : courage fuyons !

Tout est dit ou presque sur la perception de la gentillesse dans cette formule. On rabâche aux enfants d’être gentils, la dichotomie gentil/méchant est leur baromètre comme dans le langage du cinéma, mais, une fois devenu adulte, on associe cette vertu à de la faiblesse, voire à de la bêtise. Ce qualificatif échoit le plus souvent à ceux qui n’arrivent pas à s’affirmer, qui ne savent pas dire non. Bref, aux faibles qui se laissent faire ou à ceux qui n’ont pas d’autres qualités à faire valoir. En des temps immémoriaux, gentil signifiait païen pour les chrétiens et non juif pour les hébreux. Alors être gentil, ce n’était pas forcément la meilleure attitude !
13 novembre 2012 : 4ème journée de la gentillesse initiée par Psychologies Magazine. Sur le site de l’assureur MMA, partenaire de cette journée, il est écrit « Osons la gentillesse ». Cette initiative, née sur un campus japonais, est devenue un mouvement mondial suivi dans 19 pays sous la forme d’une journée dédiée à cette magnifique qualité de cœur. L’assureur bonheur, comme se décrit MMA, ose même indiquer les 7 qualités de la gentillesse : l’empathie, la modestie, la patience, la générosité, le respect, la loyauté et la gratitude. Wouahou, ça c’est pas du zéro bla bla ! Voici venu le temps des bonnes résolutions. Et si, fin 2012, on tentait de cultiver cette qualité un peu désuète ? En ce mois de novembre, les média nous gâtent sur ce sujet, et, hasard de notre planning « souriez vous managez », c’est le mois où nous rédigeons ce chapitre sur la gentillesse, mot que nous tenions particulièrement à explorer.

Comment oser la gentillesse  et réhabiliter cette notion souvent disqualifiée ? Pour Matthieu Ricard, (moine bouddhiste et traducteur du Dalaï-lama), si les mots altruisme, compassion, gentillesse, coopération n’ont jamais été aussi « à la mode » dans les conférences, recherches, livres des psychologues, neuroscientifiques et même économistes, c’est que ce phénomène traduit un véritable changement de culture. Parce que ces valeurs font partie de notre nature, tout simplement. D’ailleurs, rien ne nous choque plus que l’égoïsme, même si il est parfois si dur de ne pas y céder. Avec Matthieu Ricard, Souriez Vous Managez©  vous invite à un test : « Si vous n’avez pas compris que l’égocentrisme vous rendait misérable, passez un week-end à ne cultiver que cela et voyez comment vous vous sentez le dimanche soir. Le week-end suivant, essayez de cultiver l’empathie et l’altruisme, et comparez.

Etre dans l’ouverture et la compréhension de l’autre procure un réel soulagement. C’est une bouffée d’air. Parce que cela va avec le courant de la réalité : nous sommes tous interdépendants ».

A cet égard, le parcours de tout homme passe bien par la dépendance quand on est enfant, puis l’indépendance quand on arrive à l’âge adulte, et enfin l’interdépendance, après,  si nous savons donner et pas uniquement recevoir. Quoi de plus sage ?

Bon, mais pas con !

La globalisation, l’injustice sociale, l’enjeu écologique, la perte de lien social, la vision court- termiste de beaucoup d’entreprises nous font comprendre que l’heure n’est plus à la compétition mais à la coopération.

C’est aussi ce mois ci que Canal + (nous n’avons jamais fait autant de pub mais c’est le mois de la gentillesse, non ?) diffuse son excellente série de documentaires « World in progress » qui illustre, au travers d’une quinzaine d’initiatives en France et dans le monde, que créer des entreprises humanistes, solidaires, écologiques, sociales, durables, c’est possible !!! Mais le plus notable est que ça peut rapporter gros. Les situations présentées donnent enfin un sens à ces mots à la mode : commerce équitable, entreprenariat social, réinsertion, développent durable, diversité, économie solidaire. Par des actions concrètes, avec des résultats concrets, sans appui politique, juste avec de la force de conviction, de l’envie et une vision qui mobilisent des talents et des bénévoles, de gentils entrepreneurs démontrent que c’est possible de vivre une actualité qui ne nous déprime pas et ne nous désespère pas sur la dégradation du monde. Cela donne envie de leur emboîter le pas !!! Bonne nouvelle, donc : la gentillesse revient à la mode tandis que l’individualisme se démode à la vitesse grand V ! (vision d’une gentille décomplexée)

Quelle est donc cette vision du monde qui nous incite à nous mettre en permanence en compétition, centrés sur nos individualismes sans aucune compassion, appâtés par toujours plus de consommation et des avoirs pleins nos armoires ? Devons nous remonter jusqu’à Darwin qui dépeignait avec l’esprit évolutionniste, la loi du plus fort. Ou bien faut-il chercher au 19° siècle ce que Herbert Spencer appela « la survie du plus apte », théorie fumeuse qui fit le lit des milieux d’affaires, en décrivant le monde comme un terrain de jeu ou il aurait été contreproductif que les plus aptes s’occupent des « inaptes ». Selon lui, il aurait mieux valu s’en débarrasser pour laisser la place aux meilleurs ? De nombreux grands patrons anglo-saxons, ainsi que des politiques ont exploré cette voie avec les conséquences que nous connaissons. Qu’importe, aujourd’hui, grâce aux communautés relayées sur internet qui appliquent le principe d’interdépendance, la vision d’un monde plus juste et solidaire continue de faire son chemin, surtout parmi les plus jeunes. Etre gentil, acte gratuit par excellence, comme des freewares sur le net, est aussi un acte militant car la gentillesse est capable de générer une révolution de la relation. Soyons gentils quelques heures, puis quelques jours, des mois, pour enfin l’intégrer en mode réflexe dans nos relations avec les autres. La gentillesse va devenir, n’en doutons pas une valeur citoyenne.

Oser la gentillesse en entreprise !

«Les Français aspirent à plus de gentillesse. Or le principal obstacle est le manque d’estime de soi. « Etre à l’écoute des émotions et des besoins d’autrui demande une grande sécurité intérieure», relève le psychiatre Serge Tisseron.

« Que les 35-49 ans ressentent le plus d’agressivité au quotidien est assez parlant : en pleine ascension sociale, c’est la tranche d’âge la plus combative, la plus perméable au stress», souligne-t-il. Plutôt que de croire à la toute-puissance managériale « de toutes façons, un patron, n’est pas là pour être gentil ni pour être aimé » les collaborateurs devraient aussi avoir de l’empathie pour leurs dirigeants qui sont parfois amenés à annoncer de mauvaises nouvelles. Lesquels patrons sont souvent maladroits ou arrogants, par souci de montrer leur maitrise, en lien avec la posture de chef, alors qu’eux-mêmes sont parfois inquiets. Si un patron cultive le respect, la reconnaissance, la confiance, et incarne les valeurs qu’il prône, c’est déjà énorme. N’oublions pas les casseroles de représentations que traine la gentillesse et qui, pour un patron, ne collent pas avec les attributs officiels du manager (affirmation de soi, leadership, charisme, autorité…). Les femmes, réputées plus humbles aux postes de direction, ont a priori moins la prétention de tout savoir. Les dirigeants ne sont pas pour autant les méchants et les collaborateurs les gentils. Et la gentillesse n’exonère pas de la franchise réciproque. La coopération, ça commence par sortir de cette logique de dessin animé de Walt Disney.

La gentillesse en entreprise, c’est l’affaire de tous ! Nous aurions pu lister toutes les initiatives quotidiennes et les rituels que chacun peut mettre en place pour apporter du baume et de la gentillesse, gratuitement dans son quotidien et celui de ses collègues (car oui, la gentillesse est aussi un cercle vertueux !). Nous pensons que chacun peut les deviner ou les applique déjà. Nous avons plutôt choisi d’illustrer la gentillesse et la coopération en entreprise, en interviewant Stéphane Roussel, (DRH du groupe VIVENDI, fondateur de la fondation SFR/Vivendi), interpellé par son expérience de philanthropie exposée lors d’une conférence à la Cité de la Réussite.
« Pour attirer les meilleurs talents et fidéliser les nôtres, il faut intégrer ces valeurs de citoyenneté. Elles sont devenues synonymes d’efficacité ; pour preuve : dans l’enquête annuelle de satisfaction sur le bien être au travail chez Vivendi, le fait que la philanthropie soit activée par les collaborateurs, en plus de leur temps de travail, arrive tout de suite après les avantages sociaux dans leurs préférences. Nous avons plus de volontaires que d’offres d’actions à proposer ! Pourquoi ? Parce qu’ils mènent eux-mêmes un combat qui leur est cher. Si la personne prend par exemple 11 journées sur ses RTT pour accompagner une action, 3 journées sont données par la fondation SFR Vivendi*, et les 8 autres sont prises sur ses RTT (statut de collaborateur citoyen avec RTT abondé).

Par ailleurs, une partie du bonus des dirigeants sera indexée sur les programmes tels que l’accompagnement des populations fragilisées. Ils donnent l’exemple, ils prennent la parole, on valorise les actions. Il y a une ambiance autour de cela, un intranet, une boite à idée, un wiki….Cela fait partie des nouveaux leviers d’envie. (Comme  la souplesse de la gestion du temps de travail, la meilleure intégration de la vie personnelle et professionnelle (mais il faut faire attention à la réciprocité du télé travail)… D’ailleurs, aux USA, après le Casual Friday, il y a maintenant le Friday mail free (jour de Paix !)

Danone a aussi développé, en partenariat avec Vivendi, une formation « et votre corps sourit » (ou comment mieux gérer son temps et son énergie), du yoga, des massages. Et tout cela se ressent sur les indicateurs d’absentéisme. Mais ça dépend des métiers. Il est vrai que chez Vivendi, nous vendons du divertissement, de la technologie qui facilite la vie, des produits qui plaisent ».

* Exemples d’initiatives Vivendi : « passeport ingénieurs » « Sidaction », programme d’accompagnement dans les banlieues…

In fine, le bénévolat rend moins dépressif *

Aller vers les autres en s’investissant dans des associations, c’est aussi engranger des bénéfices pour soi à long terme. Interrogées au cours de diverses études1 les personnes ayant des activités bénévoles obtiennent en effet des scores supérieurs à la moyenne en termes d’évaluation du sentiment de bonheur, de la qualité de vie et de l’estime de soi. Moins dépressives, il semblerait qu’elles soient aussi moins touchées par la maladie d’Alzheimer, que leur état de santé général soit meilleur et leur mortalité plus faible. Attention cependant, ces bénéfices ne s’observeraient plus au-dessus d’un certain seuil, quand l’engagement va au-delà de cent heures par an.

Touche-t-on alors à la limite entre don de soi et oubli de soi ?

« Le monde devrait remercier cette étonnante cohorte de gens qui font toujours preuve d’une insolente et illogique gentillesse ». Hélène Thomas

Petite bibliographie de la gentillesse :

1 (Patients with Alzheimer’s disease have reduced activities in midlife compared with healthy control-group members de R.P. Friedland et al., in Proceeding of the National Academy of Science – 2001). « Volunteer work and well-being » de P.A. Thoits et L.N. Hewitt, in Journal of Health and Social Behaviour (2001),
Psychologie magazine : novembre 2010
L’art d’être bon : Stephan Einhorn. Editions Belfond
Les sept lois spirituelles du succès : Deepak Chopra.  Editions J’ai Lu (1995).
L’âge de l’empathie. Frans de Waal. Ed : Les liens qui libèrent

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